réification de valeurs normatives


Canguilhem, dans son ouvrage “Le normal et le pathologique”, traite du non-retour à un état antérieur pour le sujet dont les capacités ont été ébranlées. Instaurer un rapport d’habilitation au problème, d’adaptation, permet alors à cet état de vulnérabilité de muter.

Cette articulation à l’expérience voit l’émergence d’un espace fertile d’impulsions et de possibles, un potentiel d’invention pour de nouvelles formes de vie. C’est dans cette perspective d’habilitation neuve, de création de nouveaux moyens de fonctionnement qui n’envisagent plus le “défaut” comme un danger, que je poursuis ma pratique artistique. Je l’envisage comme une démarche d’intervention sur le réel et ses valeurs normatives : comprendre “valeurs normatives” comme un ensemble de règles plus ou moins établies qui bénéficient à un certain continuum.

Traversées de différents axes et obsessions (les uniformes comme outils de disparition et d’établissement public, les traces d’intervention humaines comme affirmation identitaire anonyme), ces expérimentations par le réemploi d’un panel de formes, leurs usages et leurs confrontations, sont autant de tentatives de dialogue avec la pluralité du réel et ses pairs.

Si la racine est de donner corps à mes propres figures latentes dans une dynamique de repli, l’issue est le moment.

"Les oeuvres d'art sont toujours ce qu'il reste d'un rituel ou d'une cérémonie"¹








uniformes


Faites de moi non plus un homme, mais un uniforme.
Là où dort la moelle osseuse, qu’en soit drainée sa tendresse.
Là où palpitent les parois aqueuses, que s’assèchent leurs substances.
Là où logent les organes creux (cœur ou vessie), qu’ils se comblent.
Là où s’étend la paume jusqu’à la valve nasale, qu’elle se fasse armure.


Ne cherchez pas tant à me perdre dans l’anonymat
qu’à me permettre de me trouver moi-même,
à disparaître
qu’à prendre forme,
à m’isoler
qu’à faire don de moi.


Car c’est par la discipline que je m’émanciperai,
car c’est dans l’abandon que je pourrai m’unir aux foules,
car c’est par la restriction que les signes abondent,
car c’est à l’effigie des codes que je contiendrai le monde.





En unifiant par des attributs communs les particularismes de la chair, ou comme outil de distinction et de disparition dans un tout social, l’uniforme est vecteur de dichotomies. Il recouvre, protège et prolonge les corps, réceptacles et médiateurs d’identités propres, par des affects qui visent à l’organisation et au classement.


Boucle récursive, 2020




L'expérience artistique et la notion d'uniforme se rejoignent en ce qui en font des moyens d’affirmation différentielle, des emplois inédits des questions identitaires et leur créolisation, autant que des moyens de couplage à différentes structures. Ce sont également des usages concrets de déambulation dans le réel, décomposant et recomposant les formes pour s’articuler à une époque, un espace ou au relationnel. Lorsqu’ils travaillent à sortir d’une assignation, à se réapproprier et transformer une norme, ils deviennent des dispositifs de résilience qui rendent habitables le monde et les corps.

Travailler le textile me permet d’instaurer des espaces sécurisants et de personnifier des silhouettes aussi anonymes que identifiables. Les visages sont enveloppés par des cagoules ou cols surdimensionnés pour permettre une aisance en ce qui concerne la perturbation de son propre modèle de perception, soit l'angoisse de notre existence physique. Les manches sont des extensions qui perturbent tout usage de ses mains et invitent au mouvement instinctif et à la performance par leur souplesse, contrariant une logique de productivité.

Photographiés sur différents individus, ces objets vestimentaires voient leurs sens poursuivi par les expériences qui en sont faites : un nouveau volume se moule, un torse est encadré, une ombre propose une nouvelle forme corporelle.




Ether, 2020










affirmation identitaire anonyme


Cette série est ce que j'aimerais appeler des images technofossiles.

Technofossile, un terme issu de Technosphere comme système entièrement élaboré par l’homme, est une empreinte, une trace de ses vestiges. Là où un technofossile est durable par-delà la présence de l’humanité, les images sont vouées à disparaître, des mémoires, de leurs supports de diffusion. Elles demeurent cependant des moyens de médiation entre le regardeur et le monde, et en ce sens, les témoignages de présences humaines.

Ma recherche se distingue en deux pans. En premier temps, l’enregistrement d’interventions anonymes, faisant appel à un imaginaire commun et familier (unheimlich).




Perdu et Champs christique 2021




Le prolongement complémentaire de cette recherche prend forme par mes propres interventions sur le dehors. Ces interventions sont biaisées par le développement empirique de mes outils d’appréhension esthétiques et ainsi réminiscentes des structures qui m’y ont formée. Ces deux aspects de ma recherche coexistent comme matériaux introspectifs et à vocation de communion ; une communion pourtant esseulée dans ma pratique, ainsi que dans la saisie de figures abandonnées par des étrangers.


Simulacre organique, 2020




“Simulacre organique” est la mise en espace d’une reproduction de gravure sur un plan d’eau en forêt. La gravure originelle, “Variation”, dessine les contours d’une vision préexistante, celle du white noise, ou bruit blanc gaussien. C’est également une représentation abstraite d’une lésion du réel et ses matières, ses lumières, ses espaces lors de faiblesses psychiques. La contrainte de l’outil en fait cependant un artefact qui n’a plus de corrélation directe avec l’intuition qui l’a menée. Sa recontextualisation en milieu organique sur une surface plane et miroitante l’intègre à son environnement, disruptant sa composition originelle. Cette photographie, instantanée d’une manifestation éphémère suite à laquelle le tirage a disparu décomposé dans l’eau, a été reproduite sur une bâche imperméable de deux mètres, rendant durable ce troisième degré de l’image et épuisant ma production initiale en la bouturant à de nouveaux possibles.











¹Entretien Benjamin H.D. Buchloh - Jean Hubert Martin, Les Cahiers du Musée National d'Art Moderne, 1989

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